Débat: Ambivalence des consommateurs & marchés informels

From MARKETING POUR UNE SOCIETE RESPONSABLE
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Boubacar Basse

DEBAT : L’ambivalence des consommateurs - Les comportements responsables à l’épreuve des opportunités des marchés informels

De quoi parle-t-on ?

La diversité des appellations (marché gris, marché noir, marché parallèle…) montre qu’il n’existe malheureusement pas de définition standard du marché informel. Néanmoins, celui-ci peut être appréhendé comme une portion de l'économie dans laquelle les clients et les fournisseurs effectuent des transactions, à des coûts moins élevés, dans un canal informel où le « cash » reste le moyen d'échange afin d'éviter d’enregistrer ces activités qui échappent à la fiscalité, d’où le terme de underground economy. L’offre étant généralement proposée par des vendeurs à la sauvette ou bien établis sur des stands précaires ou sur un drap à même le sol etc. Ces acteurs se reconnaissent dans les sept critères identifiés par le Bureau International du Travail (BIT, 1972) pour qualifier le secteur informel auquel ils appartiennent. Il s’agit de :

- la facilité d’accès à l’activité ;

- l’utilisation des ressources locales ;

- la propriété familiale des entreprises ;

- la taille réduite des activités ;

- l’utilisation de techniques à forte intensité de main d’œuvre ;

- des qualifications acquises en dehors des systèmes scolaires et de formations officielles ;

- des marchés concurrentiels et sans réglementation.


Si le poids économique de l’informel est variable selon les pays et les secteurs d’activités, il faut reconnaitre qu’il est particulièrement important en Afrique où il regroupe des entreprises plus ou moins structurées dont l’effectif est inférieur à un certain seuil (cinq ou dix salariés selon les études et les pays). Ainsi, les marchés informels constituent une réponse à la défaillance structurelle des marchés officiels en résorbant la pénurie d’emplois ou le manque de qualification. Il n’en demeure pas moins qu’ils abritent des activités marchandes portant sur l’échange de biens et services illégaux à des prix souvent moins élevés, comme des produits contrefaits, des produits volés, les armes à feu, les faux titres de voyages et documents officiels, le trafic de stupéfiants, la prostitution et quelques types de jeux de hasard.

Pour ou contre ?

POUR CONTRE
Du point de vue des consommateurs
Les marchés informels présentent des opportunités pour les consommateurs, à plusieurs niveaux :

1.             Les marchés informels permettent la satisfaction des besoins des particuliers, des ménages et des entreprises en proposant une offre diversifiée et modulable selon les désirs des clients : produits alimentaires, appareils électroménagers, habits, chaussures, tissus, cartes de crédit,   accessoires et autres. Les produits et services artisanaux (forgerons, bijoutiers, cordonniers, menuisiers, tailleurs, mécaniciens, maçons, plombiers, peintres, soudeurs…) sont également essentiellement délivrés par l’informel.

2.              Les marchés informels donnent aux consommateurs de contrefaçons l’opportunité d’acheter des marques de « luxe » à des prix supportables, de vivre une expérience de consommation inédite et de satisfaire non seulement un désir d’imitation mais aussi une volonté de revanche sur l’industrie des titulaires de droits. Apparemment, ces consommateurs donnent plus d'importance au prix qu'à la qualité du bien contrefait, comme si l'avantage procuré par un prix plus bas compense la perte dans la qualité ou de la performance du produit.

3.             La distribution répond à une exigence des consommateurs en matière d’accessibilité et de proximité car au-delà des marchés habituels dans lesquels ils opèrent, les marchands de l’informel adoptent une démarche offensive en sillonnant différents quartiers urbains et ruraux à la recherche d’acheteurs. Dès lors, on assiste à la décentralisation des marchés par le rapprochement du produit ou du service vers les clients. Mieux, la possibilité pour le client de se faire servir partout où il se trouve avec un large choix de produits consacre l’éclatement du marché comme centre de tous les échanges.

4.             Du point de vue du prix, un avantage des marchés informels est lié au fait que les produits et services proposés sont très compétitifs par rapport à leurs équivalents du secteur formel. Par exemple, une écumoire fabriquée artisanalement au Sénégal coute environ 1000 FCFA (environ 1,5 euros) sur le marché informel alors que le même produit en version manufacturée, avec une qualité supérieure coûte environ 3000 FCFA (environ 4,5 euros) sur le marché.

La prévalence des marchés informels, conçus comme une force oppressive et envahissante a donc nourri une batterie de résistances qui voient le consommateur activement engagé dans une lutte de pouvoir. Cet engagement citoyen multidimensionnel des consommateurs se fait en faveur de causes humanitaires, environnementales, consuméristes et syndicales. Parmi les différents motifs d’opposition figure en bonne place la résistance à une logique opportuniste voire matérialiste illustrée par le fait que :

5.             L'information sur le produit est presque inexistante alors qu’elle est importante sur les stratégies de choix des consommateurs, notamment sur la qualité des produits artisanaux.

6.             La perception du risque dans le choix d'une marque réside dans la probabilité qu'un problème survienne avec un produit particulier de cette marque, amplifiée par les conséquences négatives du problème.

7.             La perception de l’illégalité de l'acte d'achat existe, dès lors que les marchés informels augmentent la chance d'entrée des produits prohibés, contrefaits, volés etc. Or dans les « Valeurs et principes » de la Charte du commerce équitable de 2008 (1), il est précisé que les acteurs du commerce équitable s’engagent notamment à « [...] l’équité et la solidarité dans les relations commerciales », et cette équité nécessite de « pratiquer des prix et modes de financement justes, permettant à chacun de vivre dignement de son travail ».

8.             Le comportement non éthique des fournisseurs des marchés informels engendre une concurrence déloyale au secteur formel.


Du point de vue des Pouvoirs publics
9.             A défaut de satisfaire à l’enregistrement au niveau des services compétents de l’État, les marchés informels s’avèrent illégaux. Mais ils gagnent en légitimité dès lors qu’ils se substituent aux marchés officiels dans leur incapacité matérielle à satisfaire toute la demande nationale en denrées alimentaires et autres produits. Pour s’en convaincre une fois de plus, il suffit de « demander aux ménages comment s’approvisionnent-ils en denrées de première nécessité, aux industriels comment font-ils pour que leurs produits soient accessibles sur l’étendue du territoire national, aux professionnels du Bâtiment et des Travaux Publics où trouvent-ils de la main d’œuvre, aux paysans comment leurs productions sont acheminées au niveau des grands marchés, aux banques quels sont leurs meilleurs clients en termes de volumes de transactions économiques, à l’État quels sont les acteurs économiques qui contribuent le plus à la stabilité sociale, à la croissance économique… ?», s’exclamait un responsable de l’UNACOIS (Union Nationale des Commerçants et Industriels du Sénégal) (Basse, 2015).


10.           Face à l'insuffisante capacité d'absorption du secteur formel au regard de l'offre de travail existante, les marchés informels constituent un levier essentiel de lutte contre le chômage, le sous-emploi et la précarité. De ce point de vue, ils offrent une soupape de sécurité majeure et d’assistance mutuelle assise sur des réseaux de solidarité et de soutiens informels étendus à la famille et à la communauté.

La campagne de l’ONUDC « Contrefaçon : Ne soutenez pas le crime organisé » (2) est ici  un parfait exemple ! L’économie de contrebande étant étroitement liée à la prolifération des marchés informels, il importe pour les Pouvoirs publics d’inciter les acteurs de l’informel à la formalisation conformément à la Recommandation (n° 204) de la Conférence Internationale du Travail (CIT) sur la transition de l’économie informelle vers l’économie formelle, en juin 2015. Se faisant, il y a lieu de :

11.           Réduire les barrières à l’entrée et les coûts de conformité par la simplification de l’enregistrement, de l’autorisation d’exercer.

12.           Faciliter l’accès aux marchés publics et privés.

13.           Améliorer l’accès à la protection sociale y compris pour les travailleurs à leur compte.

14.           Renforcer la productivité de l’entreprise en la rendant plus performante grâce à des compétences techniques, à un accès au financement, aux facteurs de production, aux technologies et aux services de développement de l’entreprise.

15.           Faciliter le dialogue interentreprises en incitant les organisations d’employeurs à mettre en place des services adaptés aux besoins de l’économie informelle.

16.           Renforcer la mise en application et le contrôle en adoptant des mesures préventives et correctives (BIT, 2017).

Comment accompagner le développement de la pratique ?

Avec l’avènement des TIC notamment les réseaux sociaux numériques, les consommateurs deviennent plus informés, plus exigeants et plus conscients des répercussions de leur consommation sur leur environnement. De ce point de vue, la nécessité de la formalisation des marchés  est en phase avec la montée en puissance des groupes de pression citoyens ou consuméristes qui obligent les entreprises à s’adapter à de nouveaux critères. Dès lors que les consommateurs deviennent sceptiques et adoptent une position plus critique vis-à-vis des marchés informels, ils exigent plus de transparence dans la traçabilité et l’origine des produits qui leur sont proposés. Aussi, pour trancher le débat sur l’opportunité d’éradiquer l’Informel ou bien de l’intégrer dans le secteur formel, les entreprises reconnues par l’Etat gagneraient à :

1.    Adopter une stratégie d’écrémage en mettant en place des prix élevés par rapport à la concurrence déloyale, favorisant ainsi une perception d'un plus grand niveau de qualité par le consommateur ;

2.    Renforcer leur image et leur réputation étant entendu que les consommateurs ont tendance à associer la qualité du produit à l'image et à la réputation de leur fournisseur ;

3.    Mettre en œuvre une stratégie de distribution intensive afin de rendre leur produit accessible et disponible sur toute l’étendue de leur zone de chalandise ;

4.    Investir massivement en communication publicitaire dans le but d'accroître leur capital de marque ;

5.    Faire appel aux techniques du marketing social pour « éduquer » le consommateur sur la responsabilité sociale des entreprises afin d'orienter son jugement vers le caractère illégal de la plupart des activités informelles.


(1)  http://www.adequations.org/IMG/pdf/ChartePourLeCommerceEquitable.pdf

(2)  https://www.unodc.org/unodc/fr/frontpage/2014/January/counterfeit-dont-buy-into-organized-crime---unodc-launches-new-outreach-campaign-on-250-billion-a-year-counterfeit-business.html