Débat : Comment promouvoir une alimentation saine chez les étudiants ?

From MARKETING POUR UNE SOCIETE RESPONSABLE
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Par Andréa GOURMELEN, Angélique RODHAIN, Josselin MASSON, Karine GARCIA


La question faisant débat ici relève de la promotion d’une alimentation saine chez les étudiants, ou plus généralement les jeunes adultes. Comment promouvoir une alimentation saine auprès de cette cible de manière efficace ? Cette question s’avère d’actualité car elle fait écho à un paradoxe existant dans notre société : l’existence de campagnes de marketing social à ce sujet, qui se heurtent à l’influence des pairs, à la liberté associée à la vie étudiante et au ciblage des étudiants par les enseignes de fast-food. Les données présentées dans cet encadré font référence à des recherches (qualitatives et quantitatives) que nous avons menées depuis plusieurs années sur le sujet.

Nous avons commencé par étudier les comportements alimentaires des étudiants à l'aide d'entretiens semi-directifs. Puis s'étant rendu-compte de la diversité des étudiants et du manque d'efficacité des campagnes de communication de prévention, nous avons poursuivi par la réalisation d'une typologie à partir d'une enquête par questionnaire ainsi que par l'élaboration d'une expérimentation conduisant à identifier 5 profils d’étudiants, des services d’accompagnement adaptés et des interlocuteurs privilégiés. Enfin, un des facteurs d'influence du comportement alimentaire des étudiants étant l'offre présente dans leur environnement, nous nous sommes intéressés à l’accessibilité des étudiants à une alimentation saine sur leurs lieux d'étude et dans leurs quartiers d'habitation à travers des entretiens semi-directifs auprès d'étudiants et de distributeurs.

Le point de vue des étudiants

Les étudiants déclarent porter un intérêt soutenu à leur alimentation. Ils sont en effet en attente de recettes simples, plutôt saines à mettre en œuvre, notamment à moindre coût. Le lien entre alimentation et santé est ancré. Cependant, la mise en pratique est plus complexe, entre autres par manque de temps, d’argent, de savoir-faire ou encore de volonté face aux diverses autres influences auxquelles ils sont confrontés, telles que les offres de fast-food ou de vente à emporter ou livrées souvent peu saines. Aussi, la pression sociale œuvre sur deux paramètres opposés. Les pairs, de façon générale, poussent vers un choix alimentaire moins sain (pizza, fast-food, sodas et alcools) :

« c’est vrai que je mange plus souvent dans un fast-food le week-end avec ma copine ou des amis » (étu06) ; mais engendrent en même temps la pression d’un corps sans défaut (fin pour la fille et musclé pour le garçon) : « Je ne suis pas dans les normes que je devrais être niveau poids […] ça me gêne, et les autres à notre âge critiquent beaucoup, et oui c'est gênant et ça fait mal » (étu18). Or, un corps en surpoids est bien associé à une alimentation non équilibrée : « si on est trop gros c’est parce qu’on mange un peu n’importe quoi et ça influe sur la santé » (étu20).

Cette peur de s’écarter de la norme d’un corps socialement accepté peut engendrer des troubles du comportement alimentaire. Ainsi, bien que pléthores d’ouvrages de recettes saines ou sites internet à destination des étudiants existent aujourd’hui, bon nombre d’entre eux déclarent être en attente d’informations au sujet de l’équilibre alimentaire et de petites astuces à mettre en place au quotidien :

« une autre idée, ce serait de mettre des sites de recettes faciles et rapides sur internet, avec des aliments sains » (étu16), « on pourrait les conseiller sur quoi acheter ou quoi manger cette semaine-là, tu vois une liste de courses avec une liste de repas, mais des choses simples » (étu09).

Force est de constater que, malgré leur intérêt pour le sujet, les recherches de solutions sont assez limitées. Leur point de vue vis-à-vis des campagnes de santé publique est également intéressant, au sens où ils attendent d’être ciblés par ces campagnes. Pour autant, ils critiquent les actions actuelles mises en place de façon massive, ces dernières étant jugées comme trop enfantines et répétitives. Ils ne se sentent ainsi pas ciblés.

« Après on voit souvent « mangez 5 fruits ou légumes par jour » à l’écran lorsque la télé passe des pubs pour la nourriture. Quand j’étais petit ils faisaient également des animations avec cette phrase et d’autres entre les dessins animés pour sensibiliser les plus jeunes. Je pense que ces campagnes sont essentielles, mais qu’elles n’ont pas l’effet escompté. Par exemple pour mon cas j’entends, je vois ces campagnes mais elles ne me font pas de prise de conscience » (étu39). « Elles sont jolies mais je sais pas si elles servent vraiment à quelque chose » (étu42), « cela ne nous atteint pas, c’est bien pour les enfants en primaire mais pour les étudiants ça ne peut pas marcher » (étu45).

Certains d’entre eux réclament des campagnes plus « choc » afin de prendre davantage conscience des impacts d’une alimentation peu équilibrée :

« les publicités préventives ne sont pas assez « choquantes » pour nous faire réaliser qu’on mange mal » (étu45), « des trucs qui nous atteignent le cerveau, parce que là une famille qui mange des légumes avec un slogan qui dit « manger 5 fruits et légumes par jours » ça nous atteint pas » (étu46). Cependant, lorsque l’on creuse cette attente, cela s’avère difficilement applicable : « Montrer les conséquences, que ça peux avoir de manger des cochonneries toute…. Enfin sur le long terme j’sais pas moi après quelqu’un qui a des problèmes de santé parce qu’il est en surpoids ou des choses comme ça te dire « bon ben si je continue à manger comme ça et ben je peux finir comme lui » et après pour reperdre et revenir à un poids normal sans avoir des problèmes de santé cardiaque et tous ça peut être que là, hum… » (étu02). « Quitte à leur montrer des choses choquantes comme l’alimentation aux Etats-Unis je n’en sais rien » (étu45).

Le point de vue des chercheurs

Des campagnes choc trop stigmatisantes

Tout d’abord, les attentes des étudiants concernant les campagnes de santé publique sont irréalistes au regard de la philosophie du marketing social. En effet, réaliser une campagne choc pour promouvoir une alimentation saine sans tomber dans le cliché associant obésité et malbouffe s’avère difficile. Ainsi, le besoin de campagnes choc évoqué par la cible se heurte à des questions éthiques relatives à la stigmatisation des personnes obèses dans la publicité.

Un ciblage à affiner

Ensuite, cibler les étudiants de manière générale est difficile. En effet, il s’agit d’une population hétérogène, méritant d’être segmentée. Les étudiants n’ont pas tous les mêmes besoins.

Tout d’abord, au niveau de leurs conditions de vie, outre le manque de ressources financières et de temps, la décohabitation est une variable importante à prendre en compte. Ainsi, les étudiants décohabitants (ceux qui ont quitté le foyer familial) ont tendance à manger moins équilibré. Certaines études ont mis en exergue leur consommation plus importante de snacks, de biscuits, d’alcool ; d’autres leur plus faible consommation de produits laitiers. C’est plus précisément le stress subi par les étudiants (lié notamment à la gestion de leurs ressources) - notamment chez les décohabitants - qui les amène à délaisser l’élaboration de leur repas et à acheter des aliments de moindre qualité, précuisinés ou congelés. Aussi, les étudiants se différencient par leur équilibre alimentaire, mais également par leurs pratiques culinaires, leur niveau de cuisine. Ainsi, on observe une tendance à peu cuisiner et à se déclarer comme peu expert dans ce domaine, chez deux segments d’étudiants.

Deux segments d'étudiants

  • Le premier segment est constitué majoritairement de jeunes étudiants en première année d’études supérieures.
  • Le second comprend des étudiants dont la décohabitation est récente, mais étant un plus âgés en moyenne. Leur équilibre alimentaire est pourtant différent, car ils ne fréquentent pas le restaurant universitaire de la même manière.

Les seconds le fréquentent moins souvent que les premiers, mais ont un meilleur équilibre alimentaire, comme s’ils choisissaient plus ou moins consciemment des plats équilibrés lorsqu’ils s’y rendent, pour compenser les aliments qui leur manquent dans les plats qu’ils tentent de cuisiner eux-mêmes. Inversement, les plus novices dans le milieu universitaire apparaissent attirés par les aliments gras ou les offres de snacking proposés par ces établissements. De plus, la filière des étudiants apparaît importante à prendre en compte. Les étudiants issus des filières santé et sport sont plus impliqués dans l’alimentation saine, au regard des études qu’ils ont choisies. Ils sont surreprésentés parmi les étudiants ayant le degré d’équilibre alimentaire le plus élevé et les pratiques culinaires les plus élaborées.

Une nécessité d’actions plus pratiques et plus institutionnelles

L’écart entre l’attitude des étudiants envers l’alimentation saine et le comportement au quotidien associé à leur demande d’information - alors même que celle-ci est déjà presque pléthorique - tend à démontrer que, plus qu’une communication de marketing social, les étudiants nécessiteraient d’être l’objet de campagnes d’éducation alimentaire à proprement parler. En effet, si les réseaux sociaux peuvent être une grande source d’information pour les jeunes, certains influenceurs se déclarant de la tendance healthy peuvent mettre en avant des repas trop légers, pouvant pousser à des troubles du comportement alimentaire. Les pairs, acteurs majeurs du changement, mais pas toujours en possession d’une information juste concernant l’impact de l’alimentation, pourraient être associés à des professionnels dans un dispositif d’ateliers à destination des étudiants.

Dans ce cas, il conviendrait de faire appel à des étudiants de filière santé et sport, les plus impliqués dans le sujet. Ainsi, alors que le pair apporte un témoignage, le professionnel apporte son expertise. Des expérimentations restent à mener dans ce sens. D’autre part, une véritable réflexion demeure à mener sur l’accessibilité de l’alimentation saine versus moins équilibrée. En effet, force est de constater que les étudiants sont plus exposés à des offres peu équilibrées : les quartiers étudiants - aux abords des universités ou quartiers des résidences étudiantes - sont ceux offrant le plus de choix de fast food divers et variés, où les distributeurs mettent à disposition davantage de produits à emporter non sains alors que, au contraire, les produits sains (de type produits frais, fruits et légumes) sont moins disponibles. Dans ce contexte, les communications de marketing social à destination des étudiants ont du mal à convaincre.

Synthèse : des pistes pour œuvrer vers l’amélioration de l’alimentation des étudiants

Une action de grande envergure impliquant les pouvoirs publics nécessiterait d’être mise en place afin de coordonner à la fois des actions de marketing social avec des campagnes d’éducation - si possible sur les lieux d’enseignement - et la mise en place de législation limitant la communication et la disponibilité d’offres peu saines à destination des étudiants. Des mesures incitatives pourraient être proposées également : par exemple, une TVA à 0% sur les produits sains dans les quartiers étudiants (sur les fruits et légumes, produits non transformés essentiels) et, à l’inverse, une surtaxe sur les produits non sains. Aussi, suite à la crise sanitaire liée au covid-19, des actions telles que les repas du CROUS à 1€ et les réductions étudiantes dans les grandes surfaces ont été plébiscitées par les étudiants. Pourquoi ne pas les améliorer, dans une ère post covid ? Un pourcentage de réduction plus important mais limité à des catégories de produits (produits frais, fruits et légumes) pourrait être intéressant.

Références

  • Gourmelen A. et Rodhain A. (2016), Equilibres et déséquilibres dans l’alimentation des jeunes étudiants : proposition d’un modèle conceptuel, Actes de la 11ème Journée du Marketing Agroalimentaire (JMAM), 23 septembre, Montpellier.
  • Gourmelen A., Rodhain A. et Masson J. (2019), Les étudiants mangent-ils tous mal ? Une typologie basée sur la pratique culinaire et l’équilibre alimentaire. Actes de la 14ème Journée du Marketing Agroalimentaire (JMAM), 20 septembre, Montpellier.
  • Gourmelen A., Rodhain A., Garcia K., Masson J. et Salleras J. (2020), Le concept d’accessibilité alimentaire perçue : le point de vue des étudiants décohabitants, Actes des 19èmes Journées Normandes de Recherche sur la Consommation (JNRC), 19-20 novembre, édition virtuelle.
  • Gourmelen A., Rodhain A., Masson J. et Garcia K. (2020), Promouvoir des pratiques alimentaires saines : des étudiants pour parler aux étudiants ? Actes de la 15ème Journée du Marketing Agroalimentaire (JMAM), 25 septembre, Montpellier.
  • Garcia K., Gourmelen A., Rodhain A. et Masson J. (2021), S’alimenter en ville en étant étudiant : le rôle du quartier d’habitation, Actes du 16ème congrès du Réseau International de recherche sur les Organisations et le Développement Durable (RIODD), 30 septembre- 1er octobre, Montpellier.
  • David M. et Ezan P. (2021). Appropriation du "manger sain" par les jeunes femmes sur les réseaux sociaux : le cas des vidéos Youtube "une journée dans mon assiette". 37ème Congrès International de l’Association Française du Marketing, May 2021, Angers, France.